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Retranscription de l’enseignement de frère Tristan Rivière du mercredi 16 Juillet 2025

« Marie Noël, poète de l’Eucharistie »

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“Viens mon berger lamentable, viens et goûte mon festin.
Je mettrai Dieu sur la table pour ton repas du matin.
Je mettrai près de ta bouche Dieu comme un morceau de pain et tes brebis touche à touche l’iront manger dans ta main.
Aux agneaux, tu feras boire Dieu comme du vin à toi et des gouttes de sa gloire te jailliront sur les doigts.”

La poétesse qui écrit ses belles lignes sur le sacerdoce et sur la Messe s’appelle Marie Rouget de son nom de naissance, plus connue sous son nom de plume Marie Noël. C’est avec elle, Marie Noël, que je voudrais vous proposer de méditer cet après-midi sur quelques aspects du mystère de l’Eucharistie. Alors, pourquoi est-ce que j’ai choisi Marie Noël ? Ce n’est pas une théologienne, ce n’est pas une religieuse, seulement une femme de lettre écrivaine. Elle n’a pas vécu de phénomène mystique extraordinaire. D’ailleurs, elle n’a rien fait d’extraordinaire. C’était une simple paroissienne célibataire sans l’avoir choisie comme on disait, comme elle le disait elle-même : une vieille fille. Elle est née à Auxerre en Bourgogne en 1883. Elle y a vécu toute sa vie et c’est là qu’elle est morte en 1967. Et entre ces deux dates, pas grand-chose d’extraordinaire, rien de remarquable, aucun grand événement si ce n’est la mort subite de son petit frère le 27 décembre 1904, le surlendemain de Noël. C’est en souvenir de ce Noël tragique que Marie Rouget décide de prendre comme nom de plume Marie Noël. Pour le reste, une vie sans histoire, mais derrière ce calme apparent, un grand combat. Et au cœur de ce combat, un grand amour, Jésus dans l’Eucharistie. Le combat de Marie Noël, disons-le tout de suite, c’est le combat de la foi. Comme beaucoup de grands saints avant elle, les plus célèbres étant Thérèse d’Avila, Thérèse de Lisieux, Marie-Noëlle a traversé une forme de nuit de la foi, une nuit de l’esprit. C’est-à-dire qu’elle a perdu non seulement le sentiment de la présence de Dieu, ça c’est quelque chose qui arrive fréquemment dans le progrès d’une vie spirituelle. Elle a perdu non seulement le sentiment de la présence de Dieu, mais même l’appréhension intellectuelle, la conviction de l’existence de Dieu. Écoutons-la décrire elle-même ce qu’elle a appelé son enfer de 3 jours.

Elle est alors âgée de 30 ans et un soir, elle discute avec son père qui est un philosophe agnostique et voilà ce qu’elle raconte.

“Dans ce temps-là, je n’avais rien au monde que Dieu. Un soir, mon père parlait de la survie de l’âme. Quel mot entendu ! Quelle foudre heurtée parmi les pensées noires et dangereuses qui dorment. Dieu s’écroula en moi comme un édifice de nuage. Dieu écroulé, toute lumière renversée, mort de tout, mort de moi-même qui était Dieu au plus profond de moi-même.”

 Deuil sans espoir, perdition éternelle, le dan, c’est-à-dire la séparation avec Dieu. C’est la peine de l’enfer. D’où le nom d’enfer de 3 jours qu’elle donne à cette première crise qui dure donc 3 jours à l’issue desquelles elle retrouve la paix en contemplant l’image du Christ crucifié. Et quelques années plus tard, nouvelle crise plus grave cette fois parce qu’elle est à la fois spirituelle, psychologique et physique. Elle fait une dépression, quelque chose comme ce qu’on appellerait aujourd’hui un burnout. C’est si sérieux qu’elle doit être hospitalisée en maison de repos. Et cette crise se double donc d’une nouvelle nuit spirituelle. Elle raconte la souffrance physique n’était rien et la détresse morale n’était rien et la passion du cœur n’était rien à côté de la terrible question qui fut posée alors : Dieu, mon Dieu le bon Dieu, où était Dieu? qui était Dieu? Contrairement à la première crise qui n’avait duré que 3 jours, il n’y a pas cette fois de résolution rapide. Marie appelle cette période l’enfer de 7 semaines et de plusieurs années. 7 semaines, c’est la durée qu’elle passe hospitalisée en maison de repos. Et en fait de plusieurs années, c’est toute sa vie que désormais elle est en proie au doute. Et le terme de doute n’est peut-être même pas assez fort. C’est plutôt un obscurcissement complet de la foi au point qu’elle écrit un jour à son directeur spirituel :
« La foi. Si j’étais assez loyale et brave pour regarder ma pensée en face, je verrais sans doute que cette foi, je l’ai définitivement perdue, qu’il n’y a plus en moi, pour toute religion que le sens de plus en plus profond de l’infini et de la soumission entière à cet inconnaissable.”

Marie est persuadée qu’elle a perdu la foi. Mais le paradoxe et ce qui rend cette expérience si douloureuse pour elle, c’est que ce Dieu auquel elle pense ne plus croire, et bien elle continue à l’aimer. Dans une autre lettre à son directeur spirituel, elle écrit :
« Depuis longtemps, j’évitais de penser pour être plus sûre de croire. Mais cette nuit-là, j’ai regardé mon âme en face et dans un éclair de cette lucidité qui détruit toutes les nuées, j’ai vu que je n’avais pas la foi. Mais j’aurais senti pendant ces quelques jours combien était forte mon attache à Dieu. Elle me semble même s’être fortifiée encore dans le noir de mon angoisse. Au fond, rien ne compte que lui et c’est la douleur des douleurs que de l’aimer tant sans croire. Aimer Dieu sans croire en lui. Quel paradoxe ! Comment comprendre ça ?”

 En fait, ce dont Marie Noël fait l’expérience, c’est que Dieu est infiniment au-delà des représentations que l’on se fait de lui. “Notre Dieu est un Dieu caché” dit le prophète Isaïe. “Il habite une lumière inaccessible et nul ne peut le voir” dit l’apôtre Saint- Paul.

Dès lors que l’on croit avoir compris Dieu, dès lors que l’on s’est fait une image de lui, alors ce n’est plus Dieu. Ça peut être un pas vers Dieu, une icône de Dieu. Si on s’y arrête, si on s’y enferme, ça peut être une idole de Dieu. Aucune représentation que l’on peut se faire n’épuise le mystère de Dieu. Un grand saint des premiers siècles, Saint Grégoire de Nysse, a écrit : « La vraie connaissance de Dieu et sa vraie vision consistent à comprendre qu’il transcende toute connaissance, séparé de toutes parts par son incompréhensibilité comme par une ténèbre. »

Marie Noël, de son côté parle d’un Dieu sans visage qui a remplacé le bon Dieu de son enfance. Dans un de ces textes, elle raconte ainsi comment, quand elle était petite fille, âgée de 10 ou 11 ans, elle avait demandé à Dieu de se fiancer avec Jésus. Elle avait demandé un anneau de fiançailles à Jésus. Et puis elle relit son histoire. et elle se rend compte comment sa vision de Dieu a beaucoup évolué depuis cette époque là. Et voici ce qu’elle écrit :
« Oh mon Dieu d’aujourd’hui, qu’aujourd’hui je revois sous ses doux traits de fiancé céleste. Vous m’êtes apparu sous un autre un terrible visage et vous m’êtes apparu sans visage. Et ce jour-là, je vous ai vu et j’ai manqué en mourir. Vous m’avez tenu dans la nuit à distance infinie et il n’y a plus eu de main entre vous et moi pour nous joindre. Sans visage, je vous ai adoré. Sans visage, je vous ai dit oui comme l’enfant de jadis qui tendait un doigt naïf pour recevoir de vous une alliance. »

Faisons attention aux deux expressions qu’elle emploie. Elle dit d’abord un terrible visage et ensuite sans visage. Si Dieu est sans visage, c’est parce qu’il est inconnaissable. Mais alors, comment peut-il être en même temps un Dieu au terrible visage ? Et bien, c’est parce que si Dieu en lui-même est inconnaissable, il y a bien une manière dont il se manifeste et c’est la providence. Mais la providence, on le sait, a parfois un visage terrible. Je vous ai dit que Marie avait perdu son petit frère un surlendemain de Noël. À partir de là, le scandale de la mort est pour beaucoup dans sa nuit spirituelle. Elle est en colère contre Dieu à cause de la mort. Pourquoi est-ce que je vous dis tout ça ? Pour vous montrer que quand dans notre vie spirituelle, on a des périodes de doute ou de colère, et bien ça peut être légitime. On n’est pas les premiers. Les psaumes en sont remplis, l’écriture sainte en est remplie. Et là, je vous présente cette figure de Marie Noël qui est en procès de béatification. Voyez, comme une grande sœur sur le chemin de la foi qui a pu traverser ces épreuves là. Cette colère contre la mort s’exprime notamment dans un de ses plus beaux poèmes, un texte qui est d’une grande violence mais d’une grande beauté qui s’appelle “Office pour l’enfant mort”.

“Oh mon Dieu, voici mes genoux qui sont par terre devant vous. Seigneur, voici mes pauvres mains que devant vous je joins en vain et ma bouche où tremble la voix de mes prières d’autrefois pleines de mots qui vous sont dus. Mais tout le sens en est perdu. Seigneur, vous êtes Dieu, moi rien. Je le dis bien, je le sais bien. C’est votre droit de Tout-Puissant de m’ôter la chair et le sang. C’est votre droit d’avoir raison dans le malheur de ma maison. Votre droit, oh vous le plus fort, de condamner nos fils à mort. Vous êtes Dieu, vous êtes grand. Celui qui peut, celui qui prend. Vous êtes Dieu, vous êtes bon. Vous l’êtes mais mon sang dit non. Vous l’êtes pour le dire mieux, je le dis en fermant les yeux. Je le dis mais si loin, si bas que mon âme ne m’entend pas.”

 Quelle belle description de la fidélité dans la prière. Je le dis si bas que mon âme ne l’entend pas. Voyez, on n’a même plus conscience qu’on parvient à aimer Dieu. Si Dieu est inconnaissable, comment croire en lui ? Et si Dieu est terrible, comment et pourquoi l’adorer ? Comment conserver une vie de prière quand on pense avoir perdu la foi ? C’est le combat de Marie Noël et c’est là qu’intervient Jésus. Jésus dans l’Eucharistie. “Dieu personne ne l’a jamais vu. Le fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.” Vous reconnaissez le prologue de l’Évangile de Saint-Jean ? Dieu peut-être est terrible et inconnaissable. C’est vrai, mais la bonne nouvelle, c’est qu’il s’est révélé en Jésus-Christ, lui qui est l’image du Dieu invisible, en qui habite corporellement la plénitude de la divinité. Lui qui peut dire en toute vérité, “qui m’a vu a vu le Père”.
Marie Noël écrit : « Dieu, je n’ai plus que lui au monde, un dangereux espace sans borne où parfois je m’égare. Heureusement, il y a la piste, il y a le Christ. »
Jésus dit aussi : « Nul ne va vers le Père sans passer par moi. » Ce Christ Jésus, Marie Rouget, Marie Noël le contemple notamment en trois lieux, en trois mystères auxquels elle est spécialement attachée.

D’abord, le mystère de l’incarnation, ce Noël dont elle a choisi de prendre le nom.
À Noël, écrit-elle, « J’oublie le grand Dieu sans figure qui me fait peur et je prie de tout mon amour auprès du petit-fils de l’homme qui est venu attiédir et rendre supportable à notre âme la grandeur ténébreuse de son Père. »
À Noël, Dieu prend visage humain en la personne de Jésus, petit enfant.

Ensuite, le mystère de la croix où Jésus a voulu partager la condition humaine jusqu’à ce cri déchirant. “Éloï, Eloï, lema sabactani.” “Mon dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” Jésus qui est Dieu partage le cri de ceux qui ont perdu Dieu. “Mon Dieu, mon Dieu ! Pourquoi m’as-tu abandonné ?” La révélation n’est pas un conte pour enfants. Les protestations du juste Job, les lamentations du psalmiste, tous les cris de révolte, de douleur et de doute de l’Ancien Testament culminent dans ce cri de Jésus sur la croix. “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?”

L’écrivain Chesterton a écrit :
« Le monde fut ébranlé et le soleil fut effacé du ciel, non pas à la crucifixion, mais au cri monté de la croix, le cri qui confessait que Dieu était abandonné de Dieu. Et maintenant, que les révolutionnaires choisissent un credo parmi tous les credo et un dieu parmi tous les dieux de l’univers. qu’ils pèsent avec grand soin tous les dieux de l’inévitable retour et de l’inaltérable puissance. Ils ne trouveront pas un autre dieu qui ait été lui-même en révolte. Je dirais plus, mais la matière devient trop difficile pour le langage humain. Que les athées eux-mêmes se choisissent un dieu. Ils ne trouveront qu’une seule divinité qui ait proclamé leur isolement, qu’une seule religion où Dieu ait semblé pour un instant être athée.”
Remarquable plume de Chesterton.

Voyez, aujourd’hui dans notre manière d’annoncer l’Évangile, on insiste souvent sur les motifs de crédibilité de la foi chrétienne. Il y a un renouveau de l’apologétique. Et alors, on parle des miracles, on parle de toutes ces choses-là, de la beauté de l’Eglise, les beaux fruits de sainteté de l’église. C’est très bien. Mais n’oublions pas que ce qui donne toute sa crédibilité à la foi chrétienne, c’est qu’elle assume aussi jusqu’à la profondeur de l’expérience la plus difficile. Pour parler de Dieu aux hommes, il faut pas présenter simplement la façade dorée du château. On peut descendre vraiment jusque dans la profondeur des questions, des doutes, du tragique de la condition humaine.

Marie Noël donc  :
”A cause de lui, l’homme en croix, et de toutes les créatures dont la douceur coule à la dure sur le sang qui souffre : je crois. Ô, vous par qui la vie est peine et mal et mort, je crois très bas à la bonté haute, inhumaine, terrible qu’on ne comprend pas.”

Ou encore dans un autre poème :
”Mon Christ, mon Dieu, pareil au voleur sur la croix contre toute évidence. Fils de Dieu, je crois contre toute espérance. Oh Fils de Dieu, j’espère. Je te suis où tu vas, mène-moi chez ton Père.”

La nativité, la crucifixion et enfin, on l’attendait, l’Eucharistie.
Jésus lui-même, l’enfant de Bethléhem, le crucifié du Golgotha, celui en qui nous connaissons le Père, demeure avec nous au Saint Sacrement de l’autel. C’est Lui, Lui-même. Tout le mystère de Dieu est dans le mystère du Christ et tout le mystère du Christ est dans le mystère de l’Eucharistie. Et voici ce qu’écrit Marie Noël alors même qu’elle confie à son directeur spirituel sa conviction d’avoir pour ainsi dire perdu la foi : “Je ne suis pas logique et je communie avec une espèce de confiance que j’entretiens de toute ma volonté comme si là était le seul remède. L’Eucharistie, je doute de tout et je crois à cela.”
 Quelle magnifique profession de foi : l’eucharistie, je doute de tout et je crois à cela.

Pour certaines âmes, la foi en l’eucharistie est peut-être un combat, mais pour d’autres âmes, au contraire, et Marie Noël sans doute en faisait partie, la foi en l’eucharistie est la plus profonde, la plus solide, une sorte d’évidence inébranlable. Elle est ce dont on ne peut pas douter. “Je ne peux pas douter de l’eucharistie. Je sais en qui j’ai mis ma foi”, dit Saint Paul.
La présence réelle peut être pour nous cette ancre solidement plantée dans le ciel dont rien ne pourrait nous détacher.

Or, quand on croit en l’Eucharistie, on croit en tout.

Pourquoi ? Et bien parce que croire en l’Eucharistie ça implique nécessairement qu’il y ait un Dieu et que Jésus soit ce Dieu fait homme seul capable d’opérer le miracle de la transsubstantiation. Croire en l’eucharistie cela signifie croire dans le mystère de la rédemption. La mort de Jésus actualisée pour nous dans le sacrifice et aussi dans le mystère de la résurrection. Car Jésus est vivant dans l’Eucharistie et non pas mort. Mais ça signifie aussi croire dans le sacerdoce ministériel qui confère le pouvoir de consacrer validement les espèces du pain et du vin. Et donc ça signifie croire en la succession apostolique et donc en l’Eglise. Finalement, croire en l’eucharistie tel que l’église l’enseigne c’est croire en tout ce qu’enseigne la révélation. C’est avoir en pratique concrètement la foi complète, même si on a des questions, des doutes et jusqu’à l’impression d’avoir perdu la foi. Quand on croit en l’Eucharistie, on croit en tout.

Dès lors, même si l’on traverse la nuit la plus noire, même si l’on est pris dans le combat le plus violent, tant que l’on reste attaché à l’Eucharistie, à la Messe, à l’adoration, on est entièrement vainqueur. Non pas on sera vainqueur, mais on est déjà vainqueur. Même si on est en proie au plus grand doute, même si on a le sentiment d’être un mauvais chrétien, un imposteur, même si on pense avoir perdu la foi, tant que l’on reste attaché à l’Eucharistie, c’est que l’on a la foi, une foi aussi complète que celle de la Bienheureuse Vierge Marie, aussi complète que celle des plus grands docteurs. On a besoin de rien de plus et mieux encore : notre doute même peut devenir la matière de notre prière, la victime que nous offrons sur l’autel de notre cœur. “Le doute, cette adoration ténébreuse”, écrit Marie Noël. Quelle meilleure participation à l’Eucharistie que de déposer sur la patène à l’offertoire ou dans la Sainte Communion ou au pied de l’ostensoire notre participation au crime de Jésus. “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?”. On n’est jamais aussi uni à Jésus Eucharistie, c’est-à-dire à Jésus crucifié, que si l’on partage les sentiments qui sont en lui. Voici comment la servante de Dieu, Marie Rouget, Marie Noël, exprime sa prière au moment de recevoir la Sainte Communion dans un paragraphe qu’elle a justement intitulé Communion pauvre.

“Mon Dieu, je ne vous aime pas. Je ne le désire même pas. Je m’ennuie avec vous. Peut-être même que je ne crois pas en vous. Mais regardez-moi en passant. Abritez-vous un moment dans mon âme. Mettez-la en ordre d’un souffle sans en avoir l’air, sans rien me dire. Si vous avez envie que je croie en vous, apportez-moi la foi. Si vous avez envie que je vous aime, apportez-moi l’amour. Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien. Je vous donne ce que j’ai, ma faiblesse, ma douleur et cette tendresse qui me tourmente et que vous voyez bien. Et ce désespoir et cette honte affolée. Mon mal, rien que mon mal, c’est tout. Et mon espérance. Voyez, je m’ennuie avec vous.”

C’est touchant, c’est humble quand même. Je pense que ça nous est tous arrivé parfois de nous ennuyer un peu dans la prière. Et bien, on peut en faire l’offrande même de notre prière. Marie ne vient pas à l’Eucharistie parce qu’elle serait mue par une forme d’émotion religieuse ou pour recevoir quelque réconfort ou consolation sensible. Elle vient à l’Eucharistie par amour pour l’Eucharistie. Par amour pour Jésus dans l’Eucharistie. Oh, elle demande bien des grâces de foi et d’amour. Mais vous avez entendu, c’est toujours “si vous avez envie”. Si vous avez envie, cet amour gratuit, Marie Noël nous dit qu’elle l’a appris en lisant « l’imitation de Jésus-Christ”, le plus grand classique de la spiritualité moderne, le livre de chevet de tous les saints, “l’imitation de Jésus-Christ”. “C’est dans l’imitation, dit-elle, que j’ai appris à aimer. Je l’ai appris de Dieu même, cet amour dépouillé qui n’attend même pas de l’aimer”, ce que le livre appelle des consolations.
Et voici en effet un exemple de ce que l’on peut trouver dans l’imitation :
“Seigneur, vous prenez de moi beaucoup plus de soin que je n’en puis prendre moi-même. Il est menacé d’une prompte chute celui qui ne s’appuie pas uniquement sur vous. Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu’elle soit affermie en vous. Faites de moi tout ce qu’il vous plaira, car tout ce que vous ferez de moi ne peut être que bon. Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez bénis. Et si vous voulez que je sois dans la lumière, soyez encore bénis. Si vous daignez me consoler, soyez bénis. Et si vous voulez que j’éprouve des tribulations, soyez également toujours bénis.”

Dans l’Eucharistie, Marie Noël ne vient pas seulement recevoir, consommer une nourriture, elle vient aussi pour se donner elle-même.
On peut lui appliquer la belle prière d’offrande de Saint Ignace de Loyola :
“Reçois, Seigneur, toute ma liberté. Prends ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté. Tout ce que j’ai ou possède, c’est toi qui me l’a donné. Je te le rends entièrement et te l’abandonne pour que ce soit gouverné selon ta volonté. Donne-moi seulement ton amour avec ta grâce et je suis assez riche et ne demande rien d’autre.”

La vraie dévotion à la Sainte Eucharistie ne peut pas être autre chose que l’union à Jésus-Christ dans l’offrande qu’Il fait de lui-même au Père. « Par Lui, avec Lui, en Lui, à toi, Dieu le Père Tout-Puissant, tout honneur et toute gloire. »

L’Eucharistie est un sacrifice offert au Père. C’est ça la bonne nouvelle. L’Eucharistie nous rouvre le chemin vers le Père. Notre dévotion à l’Eucharistie, c’est donc de participer à ce mouvement d’offrande de Jésus vers le Père. “Car l’heure vient et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Tels sont les adorateurs que recherche le Père. Discours de Jésus à la Samaritaine en Saint-Jean. Sans cela, sans cette disposition à l’offrande de soi-même, sans cette union de notre esprit à l’esprit de Jésus-Christ, à quoi nous sert-il de communier ?
La chair ne sert à rien, c’est l’esprit qui fait vivre, prévient Jésus.
“Vous venez à la communion pour devenir saint”, disait aussi Saint-Pierre Julien Eymard.
Saint-Jean-Paul II a écrit, je cite de mémoire : demander à quelqu’un « veux-tu être baptisé ? » reviens à lui demander, « veux-tu devenir saint ?”

On peut dire la même chose de l’Eucharistie. Quand le prêtre présente la sainte hostie au communiant en disant « le corps du Christ », que le communiant répond « amen », c’est non seulement un amen de foi, mais c’est un amen d’engagement, la volonté de ne faire plus qu’un avec le mystère de Jésus dans l’Eucharistie. Dans l’Eucharistie, Jésus nous apprend ce qu’aimer veut dire. Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, “Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.”

Vous connaissez la suite ? Saint-Jean dans son Évangile ne raconte pas l’institution de l’Eucharistie, mais à la place, comme un synonyme de l’institution de l’Eucharistie, il est le seul à faire le récit du geste du lavement des pieds. “Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez maître et Seigneur et vous avez raison car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné pour que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé”

Pour que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous. pour que vous fassiez.

Comment ne pas rapprocher cette parole de celle-ci ? Faites cela en mémoire de moi pour que vous fassiez comme j’ai fait. Faites cela en mémoire de moi. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. Tel est le commandement de Jésus. Mais alors s’il faut aimer comme Jésus, on se demande comment Jésus a-t-il aimé ? Ayant pris du pain et rendu grâce, il le rompit et leur donna en disant : « Ceci est mon corps donné pour vous. » Jésus nous a aimé en se livrant dans l’Eucharistie et il nous demande d’aimer comme lui. On n’a donc pas le choix. On doit aimer d’une manière eucharistique. L’amour chrétien, la charité, ce n’est pas simplement la philanthropie, ce n’est pas la générosité. C’est une charité eucharistique. C’est ce que Benoît XVI dans « Sacramentum Caritatis » a appelé la forme eucharistique de l’existence chrétienne. Notre existence doit avoir une forme eucharistique. Ça veut dire : nous devons devenir celui que nous recevons, le corps du Christ. Nous devons devenir à notre tour vivante hostie les uns pour les autres.

Saint-Augustin a dit :
“Il est dit dans l’écriture, vous êtes assis à une grande table, considérez ce qui vous est servi, car vous devez en préparer autant. Cette grande table est celle où le maître de la table se donne lui-même en aliment. Les martyres ont donc considéré ce qu’ils mangeaient et buvaient à sa table afin de lui rendre ce qu’ils recevaient de Lui.”
Le travail de la grâce en nous, le progrès de notre vie chrétienne, c’est de devenir hostie vivante les uns pour les autres.

Marie- Noël avait bien compris que l’eucharistie lui était donnée pour apprendre à aimer et elle se désolait du peu de progrès qu’elle semblait faire. Elle écrit « Je communie tous les matins quand je peux. Je vais chercher Dieu et je le laisse en moi inutilisé. Ce gaspillage de Dieu, cette perte de Dieu en moi m’épouvante.”
Alors si elle qui est en procès de béatification disait ça, que pourrions-nous dire nous, en tout cas moi, qui communie si souvent, tous les jours depuis des années, et qui suit si peu avancé sur le chemin de la sainteté.

“Ce gaspillage de Dieu m’épouvante.” Et pourtant, Marie Noël qui s’interroge sur ce peu de progrès qu’elle semble faire, nous a laissé de très belles lumières sur cet appel à devenir hostie les uns pour les autres. C’est le thème d’un de ces poèmes intitulé “Adam et Ève”.
Je vais vous en dire quelques mots. Je vous ai dit que Marie-Noël était particulièrement affectée par le scandale de la mort. Elle ne comprenait pas que le monde créé par un Dieu bon puisse être le lieu de la mort. Et c’est vrai, c’est un problème, c’est un paradoxe. Quand on sort de cette basilique, on observe la splendeur du paysage, des montagnes, il est évident que Dieu est bon. Et quand en même temps dans nos vies, on a un deuil, quelque chose, c’est contradictoire.
Un jour, en 1919, en lisant un livre sur la vie des animaux, Marie est prise d’une sorte de vertige en se rendant compte que les animaux et les hommes aussi ne peuvent survivre qu’en mangeant, c’est-à-dire en détruisant d’autres êtres vivants. Pour elle, c’est une épreuve spirituelle. “Ce livre me trouble”, écrit-elle.
« La loi expresse de la nature ,tu tueras, m’y apparaît si nettement opposée à celle de l’Évangile ,tu aimeras, que j’ai senti ma foi vaciller. Deux volontés si contradictoires émanent-elles du même principe ?”
On retrouve cette interrogation dans les premières strophes du poème Adam et Ève qu’elle écrit donc quelques années plus tard. C’est Adam dans le le premier chant de ce poème, c’est Adam qui parle au lendemain de sa création.
“Le Seigneur m’a dit de manger. Le Seigneur a planté des dents en ma bouche. Il m’a placé dans l’abondance d’un grand verger. Il a mis dans ma chair la faim. Mangerai-je pour me nourrir ? Il a mis le fruit sous ma main. Si je mange, un fruit va mourir. Si je mange, si je te mord, corps tiède que le mien détruit, par la plaie où je t’aurai nuit, la mort entre au monde, la mort.”
La loi de la nature et la loi de l’amour semblent se contredire. C’est ce que la poétesse appelle ailleurs le combat de Dieu contre Dieu.
Elle reste donc plusieurs années travaillée par cette question et c’est seulement en 1926 qu’arrive un incident qui la met sur la voie d’une solution.
Un certain jour, en effet, alors qu’elle est en famille, elle voit sa belle-sœur qui allaite sa nièce. Et l’enfant qui tete mord un peu sa mère, qui pousse un petit cri de douleur, qui écarte le nourrisson, et tout de suite le rapproche contre son sein. Et alors Marie comprend quelque chose. “Je fus illuminée, écrit-elle. Être mangé, être détruit de la mère qui donne le sein à son enfant et du Christ qui se donne dans l’hostie était, je le devinais enfin, la forme la plus parfaite de l’amour. J’avais trouvé la réponse. Je commençais d’écrire dans la joie.”
La réponse à l’énigme de la mort, c’est pour Marie Noël, de se donner librement en nourriture les uns pour les autres comme une mère pour son enfant, comme Jésus dans le Saint Sacrement. Et c’est ainsi que le poème Adam et Ève continue en laissant cette fois la parole à Ève.
“Bois mon petit à ma poitrine qui coule, je suis ta source. Bois ta tiède fontaine, bois ce doux lait qui roule en ta gorge pleine avec un bruit de colombe qui roucoule. Adam, Adam, la douceur d’être mangé, qui la savait ? Qui savait le cher supplice d’être la gorgée émouvante qui glisse et m’entraîne toute en mon petit changé ?”
Ailleurs, la poétesse commente “l’être doit manger pour se conserver et s’accroître. Il détruit pour se nourrir la substance d’autrui qu’il transforme en la sienne. Sa loi est : sois fort, prends, consomme, sois fort, le plus fort. L’amour veut nourrir, se détruire soi-même pour nourrir un autre, se changer en l’autre, pour fortifier l’autre et de deux devenir un seul. Sa loi est ”donne” ainsi la mère dont le lait devient en son petit sang et vie. Ainsi le Christ à nous donner dont la chair en nous devient vie par le pain eucharistique. L’amour de Dieu transfigure la loi créatrice de Dieu. Il trouve son bonheur à être mangé. Et peut-être au commencement, chaque être animal ou plante se donnait à l’autre dans la joie. Ainsi s’accomplissait en une la double loi de Dieu : mange, aime.”
Et naturellement, dans la suite du poème, l’image de la mère allaitant son tout petit s’efface au profit d’une évocation de l’Eucharistie.
C’est toujours Ève qui parle. “Mes hommes, mes petits, j’ai rencontré d’avance dans ma nuit, mon petit, mon sauveur. Il sera sans défense comme un fruit. Il sera comme un pauvre pain servi sans gloire, comme un vin de mendiant si doux qu’un enfant peut le boire le matin. Il sera l’agneau tendre égorgé par la foule, son manger. Le sang qui ne peut pas quand sous les dents il coule se venger.”
Et sur cette évocation de l’Eucharistie est fondée la loi morale, l’invitation à devenir nourriture les uns pour les autres. “Vivez de notre fruit, frère, vivons du vôtre qui se fend. Oh mes hommes, soyons le pain les uns des autres, mes enfants. Soyons ce pain ravi qui n’est que pour sa perte fait de Dieu. Ce pain rompu, broyé par toute bouche ouverte et joyeuse.”

La joie du don de soi dans l’Eucharistie, avec l’Eucharistie, par l’Eucharistie, comme l’Eucharistie.
Devenir hostie, devenir nourriture, devenir pain les uns pour les autres. Il faut tout de même faire attention parce qu’il y a un risque de mal comprendre cette invitation.

Devenir nourriture pour les autres, c’est ambigu. Ça pourrait aussi bien désigner une forme d’aliénation, une invitation à se laisser dévorer, à se laisser prendre par des prédateurs, à se laisser traiter en victime d’une manière qui serait contraire à notre dignité d’homme et d’enfants de Dieu. Et l’histoire récente de l’Eglise a montré malheureusement que des hommes à la volonté mauvaise pouvaient utiliser des justifications mystiques, pseudo mystiques, pour faire le mal. Marie Noël sur ce point doit être lue avec prudence. Par exemple, quand elle écrit dans ses notes, « Il faut devenir une hostie » et qu’elle précise aussitôt cette pauvre chose que les gens mangent ou qu’ils dédaignent, livré, obéissante à tous et qui n’a plus rien de soi-même.
Ou bien dans un de ses poèmes :
“Restez là devant lui comme un pain sur la table dont chacun prend et laisse et prend autant qu’il veut, peu, beaucoup, trop, sans même une faim véritable du pain qui n’est pas cher et qu’on gaspille un peu.”
Poétiquement, c’est très beau, mais ça ne convient pas moralement. L’exhortation à devenir hostie, nourriture ne doit pas servir à justifier l’injustice.
Nous ne nous donnons pas pour être détruit. Nous ne nous donnons pas pour mourir.
Si l’Eucharistie est bien l’actualisation du sacrifice du Christ et donc de sa mort, elle est aussi le Pain de Vie. C’est pour la vie que Jésus se livre à la mort et non pas pour payer un tribut à la mort elle-même.

Mourir avec le Christ, c’est un aspect central. de la vie chrétienne. « Car nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés. Mais s’il est vrai que nous avons été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, c’est afin que comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous marchions nous aussi dans une vie renouvelée. » : Saint-Paul dans la lettre aux Romains. Autrement dit, la mort avec le Christ, la participation au sacrifice de l’Eucharistie, ce n’est pas un refus de la vie. C’est une mort à tout ce qui en nous ou autour de nous fait obstacle à la vie véritable qu’est  l’union à Dieu dans la charité.
La mort à soi-même, la mort au péché, la mort au monde, la mort avec le Christ, ce n’est pas quelque chose de morbide. Ça veut dire faire place à la vie.
Et l’apôtre Paul continue, “notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que nous ne soyons plus asservis au péché.” Et il conclut, “estimez que vous êtes certes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus-Christ.”

L’eucharistie, c’est un Pain de Vie.

Notre vie de conversion, notre vie ascétique, c’est pour un plus de vie surnaturelle. Avant d’être mangé, Jésus se donne librement en nourriture. Librement Jésus consent à la croix. “Ma vie nul ne la prend, c’est moi qui la donne.” Cette liberté avec laquelle le Christ donne sa vie est manifestée à la Cène, écrit un théologien :
“Il fallait que la Cène eût lieu avant la mort. Il fallait qu’il fût tout à fait clair qu’avant d’être rompu, le Christ se rompit lui-même. Dans la Passion, on lui prend sa vie. Mais s’il n’y avait que la passion, nous risquerions peut-être de ne pas voir assez combien librement il la donne de lui-même.  C’est ce qui apparaît en pleine clarté à la Cène en celle-ci en livrant par avance son corps donné pour nous et son sang versé. Jésus anticipe réellement son acte libre de mourir par amour pour nous. Cet acte eucharistique de Jésus à la scène est l’acte de liberté parfaite.”

Vous voyez que ce « devenir nourriture » auquel, à la suite de Marie Noël, je vous invite, ce n’est pas une résignation, ce n’est pas une victimisation, c’est l’acte de liberté parfaite.

C’est d’ailleurs une mise en garde que Marie recevait de son directeur spirituel, un prêtre assez étonnant, l’abbé Mugnier, qu’elle ne devait pas se laisser imprudemment utilisée par son entourage. Car les œuvres de miséricorde tiennent une place importante dans son quotidien. Soin des malades, visite à l’hospice, responsabilité au patronage, quête au profit d’organisme de bienfaisance, hébergement de jeunes femmes nécessiteuses et sans doute 1000 autres services quotidiens connus seulement de ceux auxquels ils étaient rendus, mais parfois jusqu’à l’imprudence, comme au lendemain de la Première Guerre mondiale, quand l’excès d’activité et d’une activité qui n’était pas sa vraie vocation la mène à cette dépression, à ce burnout. Et la Père Mugnier, donc son directeur, lui demande de faire attention, d’abandonner certains engagements qui ne lui correspondent pas pour se consacrer plutôt à son œuvre poétique.
Il lui écrit : « Vous contrecarrez votre nature et vous substituez un apostolat à un autre, un apostolat subi à un apostolat désiré et consenti. »
Pour lui l’abbé Mugnier, le travail d’écriture poétique de sa dirigée est un véritable apostolat. C’est en exprimant ses doutes et ses combats par sa plume qu’elle rend service aux âmes troublées qui pourront se reconnaître dans son témoignage. « Vous êtes allé en enfer », écrit-il. “D’autres, plus nombreux que vous ne croyez s’y débattent encore. Vos notes de route les aideront. Les croyants ont tout ce qu’il leur faut. Leur catéchisme, leurs sermons, leurs prêtres. Ils sont comblés de nourriture. Ils n’ont pas besoin de vous. Les incroyants, eux, n’ont rien. Vous irez chez eux en mission.”
C’est une lettre pleine de sagesse mais avec peut-être une vision un peu caricaturale de la division entre croyants d’un côté qui ont tout et non croyants qui n’ont rien. Et peut-être que la frontière entre les croyants et les non croyants, elle passe parfois à l’intérieur d’une seule et même personne. Et donc nous avons tous peut-être besoin du témoignage de Marie Noël.

Quand Jésus se donne dans l’hostie, il se donne tel qu’il est lui-même, dans toute sa vérité, dans l’exigeante vérité de la foi.

À la fin du discours sur le Pain de Vie, Jésus demande : « Voulez-vous partir vous aussi ?”. Ceux qui n’ont pas la foi ne sont pas admis à l’Eucharistie. L’Eucharistie n’est pas faite pour être gaspillée. Elle n’est pas donnée à tous, aux incroyants, à ceux qui ne veulent pas vivre selon l’Évangile. Elle est donnée aux chrétiens, non pas à ceux qui sont déjà parvenus à une sainteté achevée, sinon nous serions peut-être moins nombreux à communier. En tout cas, moi j’irais moins souvent si je devais attendre d’être dans une sainteté achevée.

Mais je reçois Jésus tel qu’il se donne en Lui-même. Je ne projette pas sur Jésus ma sensibilité religieuse, ma conviction. Chacun croit bien ce qu’il voudra. Non, l’église me donne Jésus tel qu’il est avec toute l’orthodoxie de la foi et j’y adhère. Et donc je communie. Le Christ dans l’Eucharistie est l’agneau immolé, mais il est aussi celui qui siège sur le trône et qui illumine le monde nouveau.

C’est l’Apocalypse, vous avez reconnu la référence. Et les fidèles, s’ils veulent donc devenir hostie, et bien ils doivent eux aussi se laisser glorifier avec le Christ. L’acte eucharistique de Jésus, ce n’est pas seulement d’être brisé et mangé. Ayant pris du pain, il rendit grâce, il le rompit et le leur donna. Ainsi, si nous voulons devenir hostie, nous sommes appelés d’abord à nous prendre comme Jésus a pris le pain, c’est-à-dire à prendre en main notre vie, à décider résolument, librement de ce que nous voulons en faire, c’est-à-dire une vie sainte, une vie chrétienne, à rendre grâce. Nous sommes appelés ensuite à rendre grâce, c’est-à-dire à recevoir notre vie comme un don de Dieu et ensuite seulement à nous rompre, à nous donner dans la charité, dans toute la vérité de ce que nous sommes. Autrement dit, pour se donner soi-même, il faut commencer par être soi-même. “Tel est le mystère de l’amour du Christ dans l’Eucharistie. Il a fait un grand voyage d’amour, pauvre, les pieds nus. Pour me prendre en mariage. Moi perdue, il est venu. Il a goûté mon breuvage de lit amer et de fiel dans les épines sauvages jusqu’à la porte du Ciel, jusqu’à la porte barrée du bercail. Il a conduit la solitude égarée de mon troupeau dans la nuit. Il a trouvé la pâture close au bout d’un val étroit. Il a rompu la clôture d’un seul coup avec sa croix. Il a brisé la barrière, les mains et les pieds en sang. Et tous les moutons derrière, par l’ouverture en passant, sont entrés dans l’espérance, l’herbage au sommet du jour où leurs talons en souffrance se calment aux fleurs d’amour.”

Loué soit Jésus-Christ au Saint Sacrement de l’autel à jamais.